Tous ceux qui ont travaillé sur un projet de création ont remarqué que, très souvent, il arrive d'étranges coïncidences relatives au travail en cours ; on entend une émission de radio, on lit un article, on surprend une conversation qui, étrangement, ont un rapport direct avec notre sujet et qui nourrissent notre recherche.
Lors de notre second atelier de création – au titre de plus en plus provisoire de Japon – nous avons abordé le thème de la catastrophe. Beaucoup de discussions autour de ça, sur toutes sortes de catastrophes : humanitaires, naturelles, personnelles, etc. Un jour, on parle de l'effondrement de terrain de Saint-Jean-Vianney en 1971 et le soir même, l'un des comédiens, qui ne connaissait même pas le nom de ce village avant cette journée, voit une émission de télé où l'on parle de cette catastrophe! Une discussion nous amène sur un groupe de photographes sud-africains qui avait été baptisé le Bang Bang Club et le soir même – encore – l'une des comédiennes se rend compte qu'un film portant ce titre est au menu sur Illico, alors qu'on ignorait, bien sûr, qu'un film avait été fait sur ce groupe. Pour ne parler que de ces deux coïncidences !
Tout ceux qui créent ont vécu cela mais ça reste toujours étonnant. Robert Lepage, dans une entrevue, disait qu'au fil du temps, il était devenu très à l'écoute de ces coïncidences pour ses propres créations. Quelqu'un lui parlait d'une idée, il lisait un article sur le même sujet, par hasard, etc. et quand les coïncidences s'accumulaient, il se disait qu'une histoire semblait vouloir se raconter, ce qui l'incitait à entreprendre la création.
Qu'en est-il de ce phénomène ? L'Univers autour de nous est-il une immense mine à ciel ouvert où toutes les ressources sont disponibles quand un désir profond, un désir de création nous anime ? « Demandez et vous recevrez », disait-on quelque part ! Parce que ces coïncidences semblent arriver particulièrement lorsque nous sommes engagés profondément dans une recherche, engagés avec un très vif désir, comme dans tout travail de création. Car il est très rare que ces coïncidences arrivent quand on se dit « J'aurais besoin d'argent, j'aimerais avoir un grand 8 et demi pour 500 $ par mois ! » Il semble que la démarche de création soit plus propice à ce genre de synchronicités…
Le corps est un matériau très malléable. Un entraînement sportif intensif va transformer le corps, des vaisseaux sanguins vont se créer, permettant d'alimenter en oxygène les muscles en souffrance; la chimie du corps va se transformer. Le cerveau aussi est malléable ; quand certaines zones sont affectées – et parfois, très affectées -, les neurones créent d'autres liens, d'autres réseaux de connections, et la personne peut continuer à vivre normalement, une zone cérébrale prenant en charge ce qui était la tâche d'une autre auparavant. Comme notre corps est composé des mêmes matériaux que ceux de l'Univers dans lequel il est formé et comme il réagit aux mêmes grandes règles, serait-il possible que l'Univers soit également un réseau malléable ? Quand nous créons, animés d'un vif désir, – en urgence, en somme, voire en survie, quelque part –, est-il possible que dans ces situations, à l'instar d'un organe en survie, quelque chose en nous, une énergie (notre esprit ?) crée de nouveaux liens avec une partie quelconque de l'Univers avec laquelle nous entrons en résonance? Lorsque nous créons une œuvre, quelle qu'elle soit, est-il possible que nous créions en même temps un réseau qui donne une forme à l'Univers, à petite échelle ? L'Univers est peut-être aussi un matériau malléable qui n'a pas de sens en soi mais qui prend son sens à partir des créations que nous faisons. En créant, nous nous relions peut-être à ce qui est apparenté à notre création, d'où ces rencontres apparemment fortuites, ces coïncidences étonnantes avec notre travail. Et au fil des siècles, l'humanité a dû créer une multitude de ces réseaux intangibles mais réels, une sorte de toile qui a donné un sens à l'Univers en le transformant. Et en continuant à le transformer.
Le philosophe Nicolas Berdiaïev, en reprenant le mythe juif de la création, disait que si Dieu avait créé le monde en six jours et qu'il s'était reposé le septième, alors le huitième – celui où nous sommes – était celui de l'Homme, celui où c'était à son tour de créer. J'aime cette métaphore, je pense qu'il y a quelque chose de vrai dedans. Ce qui fait qu'à chaque création, par le biais de ces étonnantes coïncidences, on a toujours l'impression d'entrer en contact avec quelque chose de beaucoup plus grand que le spectacle qu'on va créer. Quelque chose de très grand et mystérieux, qui ne peut être exprimé que par la Poésie.

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